Présentation
Sans titre (même pas un provisoire) est un film documentaire qui a pour sujet la réappropriation de son image par une pratique artistique, oui, mais c'est surtout un conte. Celui d'un chevalier qui dépossédé de lui-même, part en quête pour se retrouver. Sur son chemin il croise des guides, vit des péripéties, et par ce vécu-là il arrive à la résolution de son histoire.
Dans ce récit se rangent et cohabitent plusieurs thématiques : le rapport que l'on entretient à sa propre représentation, les vécus qui existent en marge du genre binaire, l'érotisation des corps féminins, la création artistique devenant un outil de lutte, la transmission comme une démarche de soin et de soutien. Ce qui trace le cadre de ce champ d'exploration, c'est mon expérience en tant que modèle, en tant que personne trans, en tant que victime de violences, en tant qu'artiste. Et c'est parce que la confrontation à ces thématiques m'est absolument nécessaire, qu'elles deviennent non pas les éléments d'un état des lieux documenté, mais plutôt la vaste toile sur laquelle repose un enjeu humain et intime.
On pourrait dire : c'est un film construit comme une recherche de réponses, celles qui me manquent parce que mon histoire personnelle a participé à effacer mon rapport à mon corps et à mon identité. Ou : c'est un film sur quelqu'un incapable de faire un auto-portrait mais qui s'acharne tout de même. Ou : c'est un film lettre d'amour, ou d'admiration pour celles et ceux qui ont réussi à faire de leur image une force, un outil et un art. Ou encore : c'est un film qui espère, en faisant état d'une réparation, participer à réparer en partie les autres sans-images.
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Ça commence comme ça: assis devant le fond blanc d'un studio de photographie vide, un chevalier a perdu son image. C'est une voix qui lui dit. Pour espérer la retrouver, cette même voix lui révèle qu'il doit partir en quête, pour cela elle lui confie une armure, une épée et trois fleurs. Quand il se lève enfin elle le rassure, elle restera là au creux de son oreille, elle sera son guide.
Hors du studio c'est la forêt. Puis la montagne. Les berges d'une rivière. L'intérieur sombre d'un théâtre. Les abords d'un feu de camp. Les limbes du rêve. Une suite de lieux sur les pas du chevalier au cœur desquels il rencontre tour à tour un trickster métamorphe, un ermite amoureux, un trio de sorcières et une apparition éthérée. De chacun il apprend quelque chose qui lui permet de reconnaître les contours de sa propre identité, chaque fois un savoir, un outil, lui est transmis. C'est par eux qu'il se reconstruit et qu'il se sauve.
Dans le sillage tracé par le chevalier, un loup court et fait peser sa menace. Lorsqu'il le rattrape et que sa chair se déchire sous ses crocs, la violence laisse ses marques indélébiles dans l'armure, dans la peau, dans la tête, aussi. Néanmoins là encore, quelque chose est appris.
Le dernier morceau du chevalier se trouve dans les fleurs que par trois fois il avale et qui l'exposent un moment à la réalité en dehors de son conte. À chaque fois lui seront rendues les pièces de sa mémoire, parce que pour résoudre un problème, il faut comprendre sa source, et être capable de la regarder sans artifices.
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Sans titre (même pas un provisoire) alterne entre les péripéties du conte et des moments plus intimes où la parole vient reconnecter la fiction au réel qui est sa source. Décors, dialogues, costumes dessinent les contours d'une odyssée de reconstruction fantasmagorique, interrompue par moments par l'ouverture d'une brèche vers le réel où un regard plus sobre, plus cru, laisse comprendre la nécessité d'accomplir cette quête. On y parle d'image, et de l'art de les créer, donnant lieu dans la forme à une hybridation des esthétiques, et produisant un résultat entre un documentaire intime et œuvre d'art collaborative.
Soutenu par la Ville de Strasbourg dans le cadre de l'Aide au Concept.