Sous des airs de démocratisation…

La création filmique auto-produite, une pratique collective fortement contrariée

Une troupe de théâtre a généralement besoin d’un lieu défini pour répéter et créer une pièce collectivement. De fait, l’art théâtral possède un lieu de création qui lui est propre, le théâtre, lui permettant de bâtir ses représentations dans un relatif isolement vis-à-vis du réel extérieur. Le cinéma, dans sa forme majoritaire, fonctionne à l’inverse. Sa matière première est le plus souvent le réel lui-même, dans lequel il a besoin d’aller puiser directement, par le procédé de la captation filmique. Dans la plupart des cas, il n’a donc pas besoin d’un lieu de création collective unique et régulier.

Par ailleurs, si l’œuvre théâtrale advient au moment de sa représentation sur scène, lorsque se produit la rencontre « vivante » d’un public et d’une troupe, tout se décide dans une salle de montage pour l’œuvre cinématographique, en l’absence du public. Le résultat final de la réalisation d’un film ne repose donc pas – comme au théâtre – sur une performance collective à un moment T dans un lieu défini, faisant suite à une longue période de répétitions elles aussi très localisées. Tout dépend plutôt d’une série cumulative de gestes créatifs décalés dans le temps et l’espace, et extrêmement divisés. Aucun lieu n’est ainsi véritablement structurant pour la création cinématographique comme activité collective. Une activité aboutissant à un produit immatériel figé et infiniment reproductible, qui s’expérimente en l’absence de ses auteurs, dans un lieu tout à fait contingent.

Le cinéma est bien une affaire de mouvement avant d’être une affaire d’espace : il naît dans le mouvement d’une équipe plus que dans l’espace fixe d’un lieu de travail, et la dématérialisation de ses supports de diffusion lui permet de défiler en tout endroit à l’identique.

Ces remarques introductives nous permettent de mettre en lumière ce fait que, contrairement au spectacle vivant, la réalisation filmique n’a pas vocation à s’appuyer sur un lieu de travail régulier et fixe pour mobiliser ses nombreux participants. Au cinéma, contrairement au théâtre, c’est l’œuvre qui dicte les lieux de travail, et non le lieu de travail qui conditionne la réussite de l’œuvre. Les lieux ne sont donc pas structurants mais pratiques et circonstanciels. Ce constat a de nombreuses conséquences sur l’organisation de la création cinématographique, et n’est pas sans lien avec les difficultés qu’elle pose dans un cadre amateur. Plutôt que sur un lieu structurant, le cinéma s’appuie en effet sur une rationalisation poussée de ses méthodes organisationnelles et collaboratives, pour mener à bien ses projets. Les divers intervenants de la création doivent effectivement être en mesure de se coordonner, sans pourtant intervenir ni aux mêmes moments, ni sur les mêmes éléments de la création, ni sur le même lieu de travail. À notre sens, cette rationalisation de la méthode productive vient en fait directement compenser l’absence d’un lieu de création cinématographique unique et structurant (comme peut l’être l’enceinte du théâtre pour l’art théâtral), absence qui limite continuellement la possibilité de souder un collectif de travail sur le long terme.

C’est bien pourquoi les collectifs amateurs de pratique filmique ont tant de mal à émerger et à exister sur la durée : ils sont pleinement confrontés à cette absence de lieu créatif inhérente au cinéma et n’ont pas accès aux moyens organisationnels compensatoires pour y faire face. Ceux-ci sont en effet particulièrement difficile d’accès hors du monde professionnel.

Faire du cinéma collectivement en amateur est ainsi beaucoup plus compliqué que faire du théâtre ! Il n’y a en effet ni lieu, ni système organisationnel compensatoire pour fédérer les intervenants. À une époque où les caméras sont partout et maniées quasi quotidiennement par la majorité, peut-on pour autant dire que la création filmique est une pratique véritablement démocratisée ? Il est permis d’en douter fortement.

Chez LabFilms, nous estimons néanmoins que les technologies numériques sont aujourd’hui en mesure d’abaisser les barrières à l’entrée sur le plan organisationnel, tout comme elles l’ont déjà fait sur le plan des techniques de prise de vues (une première étape de la démocratisation des pratiques de l’image). Les cinéastes amateurs ont depuis longtemps accès à des caméras, mais ils ont encore besoin d’une interface où se rencontrer, s’organiser, et partager leurs expériences. Ce que propose LabFilms, c’est donc en quelque sorte de fournir un lieu numérique à la création cinématographique et audiovisuelle. Car si la grande accessibilité des outils de captation vidéo permet à tout le monde d’être cinéaste aujourd’hui, c’est en réalité surtout en individuel. L’aspect éminemment collectif de la pratique demeure un défi pour les créateurs isolés.

En témoigne, la difficulté pour les amateurs de trouver des structures collectives pour exercer leur pratique. En comparaison, les passionnés de théâtre n’auront guère de mal à intégrer des troupes associatives ou des groupes de pratique dans n’importe quelle ville. Les troupes et les cours de théâtre existent en effet sous la forme de nombreuses associations ouvertes, quand les collectifs de réalisation sont généralement bâtis sur des cercles d’amis préexistants et plus fermés. Les associations de théâtre ou d’arts vivants sont des lieux, les collectifs de cinéma sont des mouvements… Les premières se constituent plutôt selon un système ouvert, les seconds par affinités électives au sein de réseaux préexistants.

L’absence de lieu de création structurant au cinéma se traduit donc par une grande rareté des structures amateures de pratique collective. Malgré l’important succès sur internet de quelques collectifs isolés, la création filmique collective en amateur s’avère ainsi globalement très peu organisée, comparativement à l’ampleur de l’engouement populaire que les pratiques audiovisuelles suscitent. En définitive, les pratiques collectives de l’image en mouvement ne sont aujourd’hui pas véritablement démocratisées, en dépit de la croissance exponentielle des usages individuels des appareils de prise de vues (par le biais principalement des smartphones). Filmer individuellement, ce n’est pas créer collectivement. Comme nous le disions, cette situation nous semble pourtant aujourd’hui pouvoir être dépassée grâce aux outils collaboratifs offerts par le web. En proposant la mise en place d’une plateforme collaborative gratuite dédiée à la création cinématographique et audiovisuelle, LabFilms entend ainsi fournir une réponse à la problématique organisationnelle des productions amateures, et favoriser par-là le développement artistique des pratiques de l’image.

Un mouvement associatif d’origine canadienne, relativement répandu en France, a bien essayé de bâtir des lieux de création du cinéma amateur, et y est parvenu dans une large mesure : c’est le mouvement Kino. Il promeut la réalisation collective de films non professionnels, avec peu de moyens et dans un esprit d’entraide. La charte de l’association Kinopaname (désormais Kino pop Paname) en détaille ainsi l’ambition : « Kinopaname a pour but de promouvoir une voie de production alternative qui a son propre fonctionnement basé sur la devise « Faire bien avec rien, Faire mieux avec peu, Mais le faire maintenant ». Kinopaname défend un cinéma audacieux, original et insoumis qui échappe aux contraintes sélectives de la production et des organismes officiels du cinéma, et où l’absence de moyens financiers est palliée par la motivation et l’entraide des participants. Kinopaname offre un cadre pour la réalisation et diffusion de ces films, par le biais de projections et d’ateliers de création, dans un contexte convivial et chaleureux qui favorise le rapport direct entre les créateurs et le public. »

Ce mouvement populaire, qui inspire LabFilms sur de nombreux points, fonctionne par des « évènements de production spontanée », les Kino-Kabarets, où les créateurs se rencontrent sur quelques jours. Il se résume donc à des rencontres physiques et ponctuelles, et aucun prolongement numérique n’existe à ce jour, qui pourrait donner à la pratique une plus grande continuité. LabFilms entend justement réaliser ce prolongement, en exploitant les possibilités collaboratives offertes par le web et le numérique, par la mise en place d’une plateforme de rencontre et d’échanges entre créateurs, de travail collaboratif sur leurs productions, de promotion et de diffusion de leurs films.

Il s’agirait là d’une étape de plus – et nous la croyons décisive – vers la démocratisation véritable des pratiques collectives de l’image en mouvement.

 

Timothée Euvrard, président de l’association LabFilms