Trouver des collaborateurs : on met quoi dans un bon dossier ?

Nous poursuivons cette semaine notre série d’articles à l’usage des scénaristes. Cliquez ici pour découvrir les précédents sujets pour vous aider à faire aboutir vos projets !

Par Marine Gral, consultante scénario en région lyonnaise.

Une fois que le scénario est prêt et que la note d’intention est rédigée, qu’est-ce qu’on fait ? Le premier réflexe d’un auteur débutant est souvent d’inonder toutes les boites aux lettres et/ou boites mails des producteurs de la ville (voire du pays), pour être certains d’avoir ratissé assez large. Plutôt que cette « bouteille à la mer », il est nettement préférable de s’armer d’un peu de patience et d’étudier les différentes sociétés de production de plus près. En dégageant notamment leur ligne éditoriale[1] (si elles en ont une) ou leurs spécificités[2], grâce à ce travail de recherches, l’auteur peut ainsi éliminer toutes celles qui ne sont pas concernées ou ne seront a priori pas intéressées par son projet. Ce premier tri effectué, le scénario et la note d’intention peuvent être envoyés aux sociétés sélectionnées. Néanmoins, une des meilleures façons de rencontrer des collaborateurs (réalisateurs, équipes techniques) et des producteurs est de donner de la visibilité à son projet. Vous pouvez pour cela soumettre votre projet à une demande de subvention (bourses de réécriture, résidences d’auteurs…) ou vous rendre aux différents évènements organisés autour du scénario ou plus généralement du cinéma (rencontres, festivals). En effet, dans certains festivals, les scénaristes ont la possibilité de pitcher[3] leur projet devant un public composé en partie de producteurs et de professionnels du cinéma. Il est même parfois possible d’accéder à une rencontre en tête à tête avec un ou plusieurs d’entre eux, en tant que récompense (prix gagné à un festival par exemple), lors de certains évènements. À ce moment-là, il faut absolument être bien préparé, afin de mettre toutes les chances de son côté.

Pour ce faire, un bon dossier est donc primordial. En effet, même si le scénario et la note d’intention sont deux des éléments principaux que vous devez pouvoir présenter, pour montrer que votre projet est abouti, d’autres documents peuvent vous aider. Le synopsis sera d’ailleurs préféré au scénario entier, car, moins long, il permet, dans le cadre d’une première lecture, de se faire une bonne idée du récit.

Vous pouvez également joindre à ce dossier un CV, notamment si vous avez déjà écrit ou réalisé des films, primés ou non, diffusés en salles ou en festivals, par exemple. Cela met évidemment en avant votre professionnalisme et votre sérieux, puisque vos précédents projets ont abouti et, s’il s’agit de collaboration, de votre capacité à travailler avec une équipe de tournage par exemple. Si vous manquez d’expériences cinématographiques à mettre sur votre CV, si vous êtes uniquement scénariste et n’avez participé à aucun tournage, ou si vous débutez, pas de panique. Les producteurs – et notamment ceux qui se déplacent pour les rencontres – sont aussi à la recherche de nouveaux talents !

Pour certains, mettre par écrit ses intentions est un exercice difficile (nous l’avons évoqué à propos de la note d’intention). Il est vrai que le cinéma étant une expérience principalement visuelle (et sonore), vous avez peut-être écrit votre scénario la tête remplie d’images. Pourtant, lorsqu’il s’agit de les exprimer à l’écrit, vous ne parvenez peut-être pas à retranscrire l’ambiance que vous aviez imaginée précisément. Le moodboard ou moodbook peut alors vous aider à rendre compte des couleurs, images et ambiances que vous aviez en tête. Vous pouvez en effet rassemblez les photos, images et échantillons de couleurs qui vous semblent utiles pour montrer votre vision du film. Il peut s’agir de costumes, de décors, de nuanciers de couleurs, d’extraits d’autres films… Le moodboard/moodbook et le scénario devant être complémentaires et non pallier les manques l’un de l’autre, il faut néanmoins veiller à ce que le premier illustre le second, qui doit être – et j’insiste – suffisant en lui-même (le scénario doit déjà rendre compte de l’ambiance générale). Le moodboard/moodbook est un complément, mais ne doit pas être indispensable à la compréhension du scénario, c’est d’ailleurs un document facultatif. Vous pouvez également le présenter comme vous le souhaitez : sous forme de tableau (peu pratique à joindre au dossier pour l’envoi toutefois), de classeur, sur une seule page… Laissez parler votre créativité.

Enfin, toujours le même conseil, mais peut-être le plus important : relisez-vous et faites vous relire. Veillez à ce que la présentation de votre dossier soit claire et simple. Le texte doit être justifié et les pages numérotées, cela aide vraiment à la lecture. La longueur du dossier ne fait pas sa qualité, surtout s’il s’agit de « remplissage » (notamment concernant les éléments visuels). Montrer que l’on connait bien son scénario et que l’on est capable d’argumenter ne signifie pas remplir des pages pour donner son point de vue sur tout et rien. Recentrez-vous sur le projet, imaginez- vous qu’on vous le pitche et qu’on vous le présente avec ce dossier. Vous serez ainsi capable de vous rendre compte vous-même de ses qualités et défauts. Il est aussi nécessaire de garder en tête que les producteurs et autres collaborateurs que vous pourrez rechercher, comme les réalisateurs par exemple, sont avant tout majoritairement des passionnés de cinéma. Votre but à tous est donc le même : faire des films. Il est important de voir ces collaborateurs de façon positive plutôt que comme des tyrans qui vont brider votre imagination (producteur près de ses sous), qui vont pervertir votre œuvre (réalisateur avec une vision du projet opposée à la vôtre), qui vont tenter de formater votre film (commission de subvention qui n’aident que les mêmes types projets) … Toutes ces idées reçues et ces fantasmes ne vous aideront pas à avancer et à trouver des collaborateurs motivés qui se lanceront dans l’aventure avec vous. Il suffit pour constater cela de vous rendre aux rencontres qui sont organisées entre les différents acteurs du milieu (réalisateurs, scénaristes, techniciens) dans la plupart des grandes villes, généralement grâce au travail associatif. Un réseau de collaborateurs, amateurs ou professionnels, compétents et impliqués, sera toujours une carte de plus dans votre main.


[1] La ligne éditoriale d’une société peut être de ne produire que des films (ou la majorité) d’un genre par exemple (documentaire/fiction, science-fiction, drame social, comédie, film historique…). Cela peut aussi concerner un ou plusieurs thèmes sur lesquels la société préfère axer sa production (actualités, Histoire d’un pays…).

[2] Certaines sociétés ne produisent que des courts métrages ou bien des films d’animation. D’autres s’orientent vers des coproductions avec l’international, ou encore des types de projets particuliers, comme des téléfilms, des webdocumentaires, ou encore le transmédia.

[3] Présentation orale courte destinée à mettre en valeur les points positifs et les plus pertinents de son projet.


L’auteure

Marine Gral est membre du « comité de lecture de scénario » de l’association L’Accroche Scénaristes (Lyon) et de son Conseil d’Administration. Passionnée depuis toujours par le cinéma, elle est diplômée d’un Master Arts de l’écran et d’un Master professionnel en Coproduction internationale d’œuvres cinématographiques et audiovisuelles (Université de Strasbourg). Grâce à ses connaissances théoriques et pratiques (lecture de scénarios et analyse de films, rédaction et composition de dossiers de demande de subvention), elle souhaite tout particulièrement aider les scénaristes dans leur processus de création (relecture, réécriture, travail de script doctor), mais aussi les guider dans la composition de leur dossier de production.

La note d’intention : pour quoi faire ?

Quatrième article de notre série consacrée à l’écriture scénaristique. Cliquez ici pour découvrir les précédents.

Par Marine Gral, consultante scénario en région lyonnaise.

Comme le scénario ou le synopsis, la note d’intention est un outil de travail important. Il s’agit le plus souvent d’une lettre, relativement personnelle, que l’auteur adresse à ceux qui pourrait s’intéresser au projet. C’est donc un des éléments principaux qui servira à tenter de convaincre un producteur de financer la production du film par exemple. En effet, pour compléter le scénario et donner à voir sa vision du film, le scénariste a tout intérêt à présenter son projet à l’écrit par le biais de la note d’intention.

Elle peut ainsi servir de porte d’entrée pour un producteur, mais c’est aussi vrai pour ceux qui choisissent l’autoproduction, car les comités de sélection de Festivals, et les commissions qui accordent les subventions, s’appuient aussi sur ce document. Le plus souvent, lorsque l’on remplit un dossier pour demander une aide (au CNC, à une collectivité locale ou une région, à une chaine de télévision…), la note d’intention est une des pièces principales qui est demandée. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’un scénario étant un document finalement plutôt formel et factuel, il est bon de l’accompagner d’un texte plus libre, permettant au scénariste d’exprimer son point de vue tant artistique que sur le plan technique. On peut pousser plus loin en disant que pour un même scénario, plusieurs films pourraient voir le jour ; ils raconteraient certes la même histoire, mais pourraient avoir une ambiance totalement différente selon les envies de l’auteur : l’un en noir et blanc sans aucune musique, un autre muet avec des cartons pour les dialogues et des couleurs très vives. Évidemment ces exemples sont un peu extrêmes, toutefois, sans les indications précises de l’auteur sur son futur film, comment percevoir sa vision ? Ne vous êtes-vous jamais fait la réflexion, devant un écran de cinéma : « ça je ne l’aurais pas vu/réalisé/mis en scène/éclairé/filmé comme ça »[1] ? Personne ne peut entrer dans la tête de l’auteur et voir le film qui s’y joue lorsqu’il l’écrit. Ainsi, lorsqu’un réalisateur prend le relai sans avoir écrit lui-même un scénario, il peut, grâce à la note d’intention, mettre en images la vision du scénariste.

Rédiger une note d’intention est un exercice qui peut s’avérer laborieux, c’est bien souvent la bête noire des scénaristes. Elle doit être construite, claire, bien rédigée et présentée, des points qui semblent évidents et qui sont pourtant souvent négligés. Il ne s’agit pas de résumer le scénario, bien que quelques lignes puissent situer le contexte de l’action du film. Plutôt que des tartines indigestes, un texte court et divisé en plusieurs points (les titres peuvent s’avérer utiles pour le structurer et guider le lecteur suivant les thèmes évoqués) montre immédiatement le recul qu’à l’auteur sur son projet et ses capacités à le mener plus loin. Le scénario doit évidemment être compréhensible en lui-même – la note d’intention n’est pas une explication de texte, une notice, ou un manuel d’utilisation –, mais certains points peuvent tout à fait être éclairés un peu plus (les rapports entre les personnages, leur caractère, le choix d’une héroïne plutôt que d’un héros par exemple). Le thème du film et son genre sont en revanche des éléments qui trouvent leur place dans la note d’intention, cela permet à l’auteur de justifier le traitement de l’histoire qu’il a choisi de mettre en place (dramatique, comique, sombre, joyeux…). Cela peut aussi être le bon moment pour évoquer de potentielles sources d’inspiration ou des films à l’ambiance similaire, pour donner au lecteur des exemples concrets de l’atmosphère envisagée. Enfin, il peut être intéressant (mais pas indispensable) de montrer qu’une réflexion a été menée sur le type de publics qui pourraient être intéressés par le film.

Outre une présentation du projet, de ses inspirations, références et/ou de ses sources (actualité, histoire personnelle, inspirations littéraires…), la note d’intention doit comprendre quelques éléments indispensables que ce soit sur le fond ou la forme du futur film, comme des indications sur le son, le montage, l’image… L’auteur n’a pas besoin de détailler chaque thématique, car il aura l’occasion de développer ses choix par la suite, une fois le travail engagé avec le producteur. D’autant que certaines de ses prévisions (ou désirs) ne seront pas forcément possibles à mettre en place, souvent pour des questions de budget. Il faut néanmoins donner une bonne idée du traitement de l’image : comment le projet sera filmé (caméra très mobile/caméra fixe, nombreux travellings, échelles de plans…) ? Quels sont les éclairages envisagés (lumière naturelle/artificielle…) ? Y aura-t-il un travail particulier de la couleur ? Quels décors sont prévus (studio/intérieurs/décors naturels) ? De même pour le jeu des acteurs et la mise en scène : Quelle sera la mise en scène ? Quels acteurs sont envisagés (attention à être réaliste). Et enfin, donner une idée de ce que pourrait être le montage du film.

 Les points à aborder concernant l’univers ou l’ambiance peuvent être nombreux et il ne faut pas non plus que la note d’intention ne devienne une énumération de termes techniques, rendant le texte indigeste ; ce n’est pas non plus un découpage technique. Elle doit contenir juste assez d’informations pratiques pour éclairer sur les moyens nécessaires à la réalisation du film, mais aussi des éléments artistiques (cinématographiques) justifiés par l’auteur. Il faut également retrouver une certaine cohérence globale des choix pour montrer qu’on ne « part pas dans tous les sens », mais que le projet est sur des rails solides, que l’on a une idée claire et réalisable en tête. Elle est donc d’autant plus essentielle que les producteurs (entre autres) reçoivent des centaines de scénarios et ne se lanceront pas dans un projet flou qui ne semble pas abouti dans l’esprit de son créateur. Grâce à son expertise, le producteur, en lisant la note d’intention, doit être capable d’imaginer le budget approximatif du film et de décider s’il veut rencontrer l’auteur pour peut-être collaborer. Ce document permet également (je dirais même surtout) à l’auteur de justifier ses choix. S’ils semblent osés ou opaques, c’est le moment de les argumenter, de défendre ses idées, sa vision. Bien souvent, pour arriver à se faire une idée rapide d’un projet, le producteur ne pourra lire que le synopsis et la note d’intention. Il s’agit donc d’être convaincant, précis et, pourquoi pas, original.

De nombreux sites proposent des exemples de notes d’intention types qui peuvent aider pour débuter. Mon conseil est surtout de rester simple et soi-même – il s’agit d’une première prise de contact, au même titre qu’une lettre de motivation par exemple, autant se montrer tel que l’on est. Une seule page bien rédigée et qui montre clairement que l’auteur maitrise son scénario, l’a réfléchi et est prêt à passer à l’étape suivante est bien suffisante, plutôt qu’un exposé en vingt points sur un sujet d’actualité qui a vaguement inspiré le récit. Ce document n’est pas un pamphlet politique, pas non plus une œuvre poétique, ni un examen scolaire (dissertation). Il doit souligner la maturité du projet et de son créateur par rapport à lui. Il va sans dire que cette lettre ne doit être rédigée que lorsque l’auteur estime que son scénario en est à la dernière version (ce qui, si vous avez lu mes précédents articles, n’est jamais vrai, puisque le scénario est amené à changer tant que la production n’est pas achevée). Et comme toujours, faites relire votre note d’intention pour éliminer les fautes et les incohérences qui font mauvais effets lors de la lecture !


[1] C’est d’autant plus vrai dans le cas d’une adaptation.


L’auteure

Marine Gral est membre du « comité de lecture de scénario » de l’association L’Accroche Scénaristes (Lyon) et de son Conseil d’Administration. Passionnée depuis toujours par le cinéma, elle est diplômée d’un Master Arts de l’écran et d’un Master professionnel en Coproduction internationale d’œuvres cinématographiques et audiovisuelles (Université de Strasbourg). Grâce à ses connaissances théoriques et pratiques (lecture de scénarios et analyse de films, rédaction et composition de dossiers de demande de subvention), elle souhaite tout particulièrement aider les scénaristes dans leur processus de création (relecture, réécriture, travail de script doctor), mais aussi les guider dans la composition de leur dossier de production.

Écrire un scénario : la chasse aux incohérences !

Par Marine Gral, consultante scénario en région lyonnaise

La dernière fois, j’ai évoqué la forme et le fond (l’histoire, le récit, l’intrigue) d’un scénario. Afin de compléter les pistes déjà abordées, mon conseil suivant est de toujours garder en tête que la crédibilité et la cohérence de la narration sont des éléments clés de l’écriture scénaristique. Nous avons vu, par exemple, qu’il était facile de perdre un lecteur dans des formulations trop floues (omettre des détails qui seront visibles à l’écran, mais pas à la lecture) ou encore en mettant trop en avant le genre (laisser volontairement des trous dans la narration pour créer un effet de suspense). Cela entraine évidemment des problèmes de compréhension, mais aussi souvent de crédibilité ou de cohérence. Pour donner un autre exemple à ce sujet, prenons le cas d’un scénario qui commencerait comme un drame et qui glisserait trop abruptement dans un tout autre genre. Si la césure est trop nette, le lecteur aura l’impression de lire deux histoires différentes qui ne s’accordent pas (idem à l’écran pour le spectateur) et si elle ne l’est pas assez, le fait d’osciller entre deux genres risque de multiplier les incohérences et nuire à l’homogénéité du récit. Il est vrai que beaucoup de films mêlent les genres et les combinent parfois en une forme hybride : on peut alors parler de sous-genres. C’est le cas du thriller d’anticipation, entre autres, qui mêle science-fiction et thriller (et pourquoi pas fantastique), comme par exemple Minority Report de Steven Spielberg (2002), pour ne citer que celui-ci. Le tout est que ce « glissement » soit cohérent ou bien que les deux genres soient, dès le départ, entremêlés de manière homogène (c’est souvent le cas pour les dystopies[1]). D’ailleurs, beaucoup de films de science-fiction sont aussi des films d’action et cela semble tout naturel à l’écran comme à l’écrit. Cependant, tous les mélanges ne fonctionnent pas. La maîtrise d’un seul genre étant assez ardue, il n’est peut-être pas indispensable de se compliquer la vie à tenter d’en dompter plusieurs d’un coup. L’auteur aura certes le droit de défendre son parti pris et ses choix, dans une note d’intention notamment (je reviendrai sur ce point prochainement), mais le cinéma français a cette curieuse habitude de mettre les films dans des cases. Ainsi, peu de producteurs se risqueraient à miser sur un film qui jouerait sur plusieurs tableaux, sans en assumer un seul entièrement[2].

Pourtant, confrontés à leur ordinateur ou à leur feuille blanche, nombreux sont les scénaristes qui, se laissant portés par diverses influences, pensent pouvoir fusionner les genres et les styles en un tout révolutionnaire, le prochain gros succès du cinéma ! Il est indispensable de canaliser les nombreuses sources d’inspiration dont nous sommes inondés, afin de n’en tirer que le meilleur et ne surtout pas tenter de recréer son film préféré. Regarder des films, quel que soit leur genre, est indispensable pour se forger à la fois une culture cinématographique solide, mais aussi pour se donner les armes nécessaires à l’écriture d’un scénario. Certains préféreront voir de tout, passant en revue les grands classiques (conseillés par un professeur ou par certains ouvrages) comme les nouveaux blockbusters, d’autres ne regarderont que les films de tel genre ou de telle époque. Il n’est pas nécessaire d’avoir tout vu pour écrire – et j’étendrai cela également aux ouvrages traitant de l’écriture scénaristique, car il n’est pas non plus obligatoire de les avoir tous lus. En revanche, pour les dévoreurs de films et les accros aux séries (américaines notamment), il est bon d’éviter les erreurs qui vous sont directement inspirées par ceux-ci : les parents ne laissent pas forcément leurs adolescents sortir tous les soirs de la semaine jusqu’à pas d’heure ; en France une batte de baseball n’est pas un objet très courant ; les courses poursuite à 200km/h en plein centre-ville sont rares ; les jeunes ne sont pas habillés (coiffés et maquillés) comme des gravures de mode au lycée… Ces détails, qui peuvent paraître anecdotiques, sont susceptibles faire tiquer votre lecteur, car ils briseront la cohérence générale de l’intrigue. Si ces éléments semblent logiques, voire banales, dans une série ou un film américain, il faut penser à les adapter au lieu où se déroule votre intrigue, ainsi, bien évidemment, qu’à l’époque choisie pour planter votre décor[3]. Plus votre scénario est bien construit, riche en détails, avec une intrigue forte et des personnages profonds, plus votre lecteur remarquera ces petites failles. Sans qu’il s’agisse de fautes graves, elles pourront autant amuser le spectateur que l’irriter. Le risque le plus grand étant qu’il finisse par se lasser de ces éléments maladroits qui le font sortir de la narration.

De même, les actions de vos personnages, comme leur caractère ou détails physiques, doivent être crédibles et harmonieux. Si l’un d’entre eux est présenté comme étant colérique et capricieux, par exemple, il faut veiller à ce que ces traits se retrouvent et, au mieux, servent l’action une ou plusieurs fois. En effet, le lecteur (et spectateur) ne sera pas spécialement intéressé de savoir que le héros est gaucher si cela ne se voit pas ou ne sert pas dans le film. Il ne faut pas pour autant basculer dans l’effet pervers inverse, car étoffer un personnage de fiction à l’aide d’éléments précis contribue à lui apporter plus de profondeur et donner l’impression qu’il s’agit d’une véritable personne, avec des multiples facettes, des défauts et des qualités… Un personnage est également censé évoluer au fil de l’intrigue et changer : il y a l’évolution naturelle, si l’action se déroule sur plusieurs années, liée à l’âge, aux apprentissages de la vie ; il y a aussi l’évolution morale ou psychologique liée à ce qu’il apprend grâce à l’histoire, en résolvant les principaux conflits et en atteignant ses objectifs notamment. Certains scénaristes choisiront de mettre en scène un méchant (voleur, meurtrier…), qui le restera jusqu’au dénouement, ce qui n’exclue pas qu’il évolue au cours du récit (il peut faire l’apprentissage de la culpabilité, comme sombrer dans une folie meurtrière sans espoir de rédemption). L’écueil inverse, que l’on retrouve souvent dans les séries télévisées, est le changement presque total de personnalité d’un protagoniste, sans évolution progressive, entre une saison et la suivante, ou pire, d’un épisode à un autre ! Afin d’éviter ce genre d’erreur qui nuira beaucoup à la cohérence du récit et à la crédibilité du personnage (pouvant aller jusqu’à une impossibilité de s’identifier à lui pour le spectateur), il peut être bon de prendre note de tous les traits de caractère évoqués au cours de la narration, ainsi que des spécificités physiques, dans un carnet par exemple (bible des personnages), qui pourra être consulté et complété à tout moment et aidera l’auteur à garder un cap clair dans l’évolution de ses protagonistes.

En bref, si tous les choix peuvent en principe être justifiés par l’auteur, encore faut-il qu’ils soient conscients – ce qui n’est pas si évident que ça. Il peut arriver qu’un scénariste souhaite au départ que son protagoniste soit très rigoureux et méthodique, par exemple, puis qu’un passage le montre particulièrement brouillon et peu organisé. Soit le contexte le permet, à un moment donné, car il a connu une réelle évolution dans son comportement, soit c’est une incohérence et il faut trancher entre l’un et l’autre – le descriptif écrit du personnage peut alors être particulièrement utile. Idem en ce qui concerne le genre. On peut vouloir au départ écrire un drame, puis s’apercevoir qu’on est en train d’en faire une comédie (pour schématiser). Soit cela est facilement corrigeable en alliant dès le début les deux genres (comédie-dramatique) ou en les faisant glisser de l’un à l’autre intelligemment, soit un choix est nécessaire et donc un travail de réécriture est inévitable. C’est encore une fois les nombreuses relectures qui vont permettre de corriger ces petites erreurs très fréquentes.

Je ne le répèterais jamais assez : faites relire votre scénario !

 


[1] L’univers d’une dystopie dépeint étant imaginaire – bien que pouvant avoir comme point de départ une société humaine proche de la nôtre – des éléments fantastiques ou de science-fiction peuvent ainsi tout à fait côtoyer une intrigue dramatique ou policière, du moment que le film les présente comme étant « vrais » au sein de cet univers. C’est le cas des mutants dotés du don de précognition de Minority Report qui peuvent voir les crimes avant qu’ils ne se passent par exemple. C’est un fait donné par le film et sur lequel l’intrigue est basée.

[2] Évidemment, cela ne vaut que pour les associations de genres qui ne fonctionnent pas et non, par exemple, pour les comédies dramatiques ou encore les drames historiques qui sont des sous-genres communs.

[3] À moins que vous ayez décidé d’écrire une parodie de film américain ou une forme d’hommage. C’est le contexte qui déterminera la crédibilité de ces détails.


L’auteure

Marine Gral est membre du « comité de lecture de scénario » de l’association L’Accroche Scénaristes (Lyon) et de son Conseil d’Administration. Passionnée depuis toujours par le cinéma, elle est diplômée d’un Master Arts de l’écran et d’un Master professionnel en Coproduction internationale d’œuvres cinématographiques et audiovisuelles (Université de Strasbourg). Grâce à ses connaissances théoriques et pratiques (lecture de scénarios et analyse de films, rédaction et composition de dossiers de demande de subvention), elle souhaite tout particulièrement aider les scénaristes dans leur processus de création (relecture, réécriture, travail de script doctor), mais aussi les guider dans la composition de leur dossier de production.

Écrire un scénario : on commence par quoi ?

Par Marine Gral, consultante scénario en région lyonnaise

La forme d’un scénario est un élément fixé par des règles précises, on l’a vu. Ces normes s’apprennent et s’utilisent, mais ne changent pas vraiment (sauf peut-être d’un court à un long métrage). On peut choisir de lire des ouvrages sur le sujet ou de s’auto-former, l’écriture de scénario étant traitée de nombreuses fois, que ce soit dans des manuels ou des tutoriels sur internet par exemple.

Qu’en est-il du fond ? Lorsqu’on commence à écrire un scénario, faut-il déjà avoir une histoire bien précise en tête, ou bien seulement une trame, un thème, un héros ? Chaque auteur travaille à sa façon, comme pour l’écriture littéraire, néanmoins, certains points restent importants à garder en tête, un scénario n’étant ni un roman, ni un conte, ni une nouvelle. Il est nécessaire, sinon indispensable, d’avoir une idée claire de ce que l’on souhaite raconter – un point qui, certes, peut paraître évident[1]. Pourtant, l’écueil que je constate dans de nombreux scénarios est souvent le même : l’auteur souhaite traiter d’un thème, qui lui est cher ou d’actualité, et construit une histoire autour de celui-ci[2]. Le thème prend alors souvent le pas sur le récit, devenu prétexte, tout comme les personnages, l’ensemble n’étant pas assez développé pour susciter l’intérêt, l’implication – voire l’attachement – du lecteur (et probablement du spectateur par la suite) car les enjeux abordés ne sont pas assez forts ou crédibles. Le thème, s’il est important et peut s’avérer une excellente base de travail, ne remplace pas une intrigue à la structure solide.

Le récit ne peut fonctionner – et donc captiver lecteurs et futurs spectateurs – que s’il possède assez d’épaisseur, un terme flou, mais qui s’explique par toutes les couches qui composent le récit en se superposant :

  • des péripéties et obstacles crédibles et en nombre suffisant ;
  • des personnages assez étoffés, pas seulement le ou les héros. Le développement des personnages dépend de leur nombre (héros, adversaires, personnages secondaires) et du format du scénario, court ou long métrage, longueur…
  • une structure claire (un début, un milieu, une fin). De manière classique, on place, au début du scénario, un élément déclencheur qui lance l’action et déclenche des conflits que le ou les personnages doivent chercher à résoudre (c’est leur(s) objectif(s)). Le milieu est, de fait, la partie la plus longue du scénario et contient les péripéties qui doivent s’enchainer de manière cohérente, tout en créant une montée en tension. La fin présente un dénouement qui peut être heureux ou malheureux et même partiel, si tous les objectifs du ou des personnages ne sont pas résolus (dans une fin ouverte) ;
  • un équilibre entre dialogues et didascalies, qui ne signifie pas qu’ils doivent être présents à part égale.

Ce mille-feuilles doit former un tout cohérent, clair et compréhensible, quel que soit le genre ou le ton choisi, c’est là le second écueil souvent constaté. En effet, un récit poétique aux accents lyriques et métaphoriques, de même qu’une histoire tortueuse de science-fiction avec de nombreux flashbacks, par exemple, doivent être, à l’écrit, exposés de manière linéaire, mis à plat, pour être accessibles et intelligibles à tous les lecteurs[3]. Voici un exemple : un personnage disparait (meurt, s’évapore, est enlevé, etc.). « Martin se retourne, Dimitri a disparu ». Le lecteur doit être informé des circonstances spécifiques de cette disparition, s’il y en a, par le scénario[4]. Si Dimitri a été enlevé par un vaisseau extra-terrestre en arrière-plan, le spectateur le verra à l’écran, bien que Martin puisse ne pas s’en apercevoir. En revanche, si le scénario présente une vision poétique de la mort de Dimitri, où son âme s’échappe de son corps qui s’évapore et donc, littéralement, disparaît de l’écran[5], il ne s’agit pas du tout de la même scène. Le lecteur doit connaître ces différences, sans quoi il pourra penser que Dimitri est parti et que son personnage n’intervient plus dans l’intrigue – ce qui peut n’avoir aucun sens ! C’est là toute la difficulté du récit scénaristique, puisque l’auteur doit songer, au moment de l’écriture, à décrire ce qui sera visible dans le futur cadre de l’écran, en même temps que la narration. Le genre, le style et le ton du futur film ne doivent, pas plus que le thème, l’emporter sur le but premier du scénario : raconter une histoire.

En résumé, la métaphore culinaire du mille-feuilles (facile, il est vrai) peut donc vous éclairer : il ne suffit pas d’avoir un seul ingrédient pour faire une recette. De même, un thème seul, c’est comme une plaquette de beurre, ce n’est pas très digeste ! Vous pouvez, si nécessaire, substituer certains éléments à d’autres, si le genre de votre futur film vous y contraint, c’est comme si vous faisiez un régime sans gluten, ne mettez pas de la farine de blé ! Parfois, un aspect particulier du scénario n’est pas compatible avec une structure classique, comme pour un film choral par exemple, où différentes histoires peuvent s’entremêler pour n’en former qu’une. En revanche, si les quantités et la façon d’incorporer les ingrédients ne sont pas respectées, la recette n’a que peu de chance d’être comestible : quelques personnages de bonne qualité, deux grands bols de péripéties, une pincée d’action, saupoudrer d’un thème, pourquoi pas, et bien étaler la pâte pour qu’elle ne se brise pas en mille morceaux et soit à la fois souple et solide. Deux tartes ne sont jamais identiques, même si on reprend les mêmes ingrédients, alors pour le reste, il faut laisser faire l’imagination !


[1] On n’évoquera pas, dans cet article, les particularités de certaines exceptions, comme le cas de l’adaptation par exemple.

[2] Le problème le plus courant est que l’auteur part de son thème, par exemple les migrants, dont il a envie de parler. Il met une situation anecdotique en scène, brodée à partir du thème. En cela, le thème est bien mis en valeur et central dans le scénario. Le récit sert donc uniquement à parler d’un thème – c’est un prétexte – mais ne l’aborde pas sous l’angle du cinéma, c’est-à-dire en racontant une histoire qui sera mise en image.  Dans ce cas, on peut se demander pourquoi le choix d’un scénario et pas d’un pamphlet politique par exemple.

[3] Les flashbacks doivent être signalés, les métaphores expliquées (ce que l’on peut aussi développer dans une note d’intention).

[4] Sauf, évidemment, si la disparation fait partie intégrante de l’intrigue et que le suspense est construit autour de ce mystère.

[5] Ce qui peut faire l’objet de plusieurs effets spéciaux visuels durant la post-production, mais que le scénario peut amorcer, ou à défaut, pallier par une explication concrète du phénomène : « une silhouette semblable à Dimitri s’élève depuis son corps dans les cieux, comme si son âme le quittait. Son corps, lui, disparaît et il ne reste plus rien de lui. Martin, qui lui tourne le dos, n’a rien vu. »


L’auteure

Marine Gral est membre du « comité de lecture de scénario » de l’association L’Accroche Scénaristes (Lyon) et de son Conseil d’Administration. Passionnée depuis toujours par le cinéma, elle est diplômée d’un Master Arts de l’écran et d’un Master professionnel en Coproduction internationale d’œuvres cinématographiques et audiovisuelles (Université de Strasbourg). Grâce à ses connaissances théoriques et pratiques (lecture de scénarios et analyse de films, rédaction et composition de dossiers de demande de subvention), elle souhaite tout particulièrement aider les scénaristes dans leur processus de création (relecture, réécriture, travail de script doctor), mais aussi les guider dans la composition de leur dossier de production.

 

Un scénario… c’est quoi ?

Par Marine Gral, consultante scénario en région lyonnaise

Élément strictement artistique ou document technique, le scénario peut avoir un double rôle dans la réalisation d’un film, qu’il s’agisse de court ou de long métrage. De là à dire qu’il est indispensable, il n’y a qu’un pas, mais peut-on le franchir ?

On entend communément par « scénario » le document écrit qui reprend les éléments de l’intrigue d’un film, mais aussi les dialogues et parfois, des indications techniques visant à guider sa réalisation. Composé de scènes ou de séquences, le scénario doit être écrit selon des normes assez précises (la forme). En effet, il ne s’agit pas d’un roman, ni d’une nouvelle. La narration doit donner des indications précises et factuelles de ce qui va se passer à l’écran et que le spectateur va voir. Est par exemple banni le pronom indéfini « on », qui, comme son nom l’indique, ne définit pas suffisamment l’auteur d’une action[1].

Pour autant, il ne faut pas négliger son contenu (le fond) : l’intrigue, l’histoire, le récit. Être scénariste, c’est avant tout raconter une histoire, au même titre qu’un romancier, bien que la forme de l’écrit diffère. Le scénariste a donc des contraintes formelles à respecter, mais il est totalement libre de son sujet, de son thème, de la structure et de l’histoire qu’il veut partager avec, non seulement des lecteurs, mais également les futurs spectateurs.

Pour le tournage, certains se contenteront d’une page de synopsis et d’autres s’armeront d’une continuité dialoguée détaillée, où ils ajouteront des éléments d’ordre technique : échelles de plans, types de cadrages et mouvements de caméra envisagés, durée des scènes ou séquences, musique, lumière, indications de mise en scène ou de jeu d’acteur, etc. Que le scénariste se destine à être le réalisateur de son œuvre ou pas, il est très important qu’il précise au maximum sa pensée dans ce document, afin que tous les autres intervenants de la production comprennent précisément où il veut en venir[2]. Le cinéma se fait décidément à plusieurs !

Souvent négligé par le scénariste isolé qui écrit seul chez lui, la relecture fait partie intégrante de la création et il est primordial d’obtenir un ou plusieurs retours, de la part de professionnels ou non. Le scénario étant destiné à servir d’outil de travail pour une grande partie de la production du film, la réécriture est monnaie courante. Pourtant, c’est une étape délicate à passer pour le scénariste qui contemple son œuvre déformée, reformulée, remaniée. Le scénario est en effet amené à être modifié tout au long de sa « carrière ». Par ailleurs, dans tous les dossiers de demande d’aide ou d’inscription aux festivals, c’est un élément attendu qui doit être à la fois clair, lisible, bien présenté et sans faute.

Alors, le scénario, indispensable ou pas ?


[1] « On entend des bruits de pas », « on voit derrière Patrick »… Qui est « on » ? Le spectateur ? Le réalisateur et/ou son équipe ? Un personnage de l’intrigue ? Toutes ces personnes à la fois ? Les propositions directes sont donc beaucoup plus efficaces pour rendre compte d’une action : « des bruits de pas retentissent », « une silhouette apparaît derrière Patrick ».

[2] Les acteurs se serviront du scénario pour apprendre leur texte, mais y trouveront peut-être aussi des indications de jeu, de ton, de mise en scène (qui pourront évidemment être complétées à l’oral). Les techniciens du tournage ou du montage pourront l’utiliser pour se faire une idée du film que le scénariste avait en tête en l’écrivant (cadrages, lumière, son, musique, etc.).


L’auteure

Marine Gral est membre du « comité de lecture de scénario » de l’association L’Accroche Scénaristes (Lyon) et de son Conseil d’Administration. Passionnée depuis toujours par le cinéma, elle est diplômée d’un Master Arts de l’écran et d’un Master professionnel en Coproduction internationale d’œuvres cinématographiques et audiovisuelles (Université de Strasbourg). Grâce à ses connaissances théoriques et pratiques (lecture de scénarios et analyse de films, rédaction et composition de dossiers de demande de subvention), elle souhaite tout particulièrement aider les scénaristes dans leur processus de création (relecture, réécriture, travail de script doctor), mais aussi les guider dans la composition de leur dossier de production.