Par Marine Gral, consultante scénario en région lyonnaise

La dernière fois, j’ai évoqué la forme et le fond (l’histoire, le récit, l’intrigue) d’un scénario. Afin de compléter les pistes déjà abordées, mon conseil suivant est de toujours garder en tête que la crédibilité et la cohérence de la narration sont des éléments clés de l’écriture scénaristique. Nous avons vu, par exemple, qu’il était facile de perdre un lecteur dans des formulations trop floues (omettre des détails qui seront visibles à l’écran, mais pas à la lecture) ou encore en mettant trop en avant le genre (laisser volontairement des trous dans la narration pour créer un effet de suspense). Cela entraine évidemment des problèmes de compréhension, mais aussi souvent de crédibilité ou de cohérence. Pour donner un autre exemple à ce sujet, prenons le cas d’un scénario qui commencerait comme un drame et qui glisserait trop abruptement dans un tout autre genre. Si la césure est trop nette, le lecteur aura l’impression de lire deux histoires différentes qui ne s’accordent pas (idem à l’écran pour le spectateur) et si elle ne l’est pas assez, le fait d’osciller entre deux genres risque de multiplier les incohérences et nuire à l’homogénéité du récit. Il est vrai que beaucoup de films mêlent les genres et les combinent parfois en une forme hybride : on peut alors parler de sous-genres. C’est le cas du thriller d’anticipation, entre autres, qui mêle science-fiction et thriller (et pourquoi pas fantastique), comme par exemple Minority Report de Steven Spielberg (2002), pour ne citer que celui-ci. Le tout est que ce « glissement » soit cohérent ou bien que les deux genres soient, dès le départ, entremêlés de manière homogène (c’est souvent le cas pour les dystopies[1]). D’ailleurs, beaucoup de films de science-fiction sont aussi des films d’action et cela semble tout naturel à l’écran comme à l’écrit. Cependant, tous les mélanges ne fonctionnent pas. La maîtrise d’un seul genre étant assez ardue, il n’est peut-être pas indispensable de se compliquer la vie à tenter d’en dompter plusieurs d’un coup. L’auteur aura certes le droit de défendre son parti pris et ses choix, dans une note d’intention notamment (je reviendrai sur ce point prochainement), mais le cinéma français a cette curieuse habitude de mettre les films dans des cases. Ainsi, peu de producteurs se risqueraient à miser sur un film qui jouerait sur plusieurs tableaux, sans en assumer un seul entièrement[2].

Pourtant, confrontés à leur ordinateur ou à leur feuille blanche, nombreux sont les scénaristes qui, se laissant portés par diverses influences, pensent pouvoir fusionner les genres et les styles en un tout révolutionnaire, le prochain gros succès du cinéma ! Il est indispensable de canaliser les nombreuses sources d’inspiration dont nous sommes inondés, afin de n’en tirer que le meilleur et ne surtout pas tenter de recréer son film préféré. Regarder des films, quel que soit leur genre, est indispensable pour se forger à la fois une culture cinématographique solide, mais aussi pour se donner les armes nécessaires à l’écriture d’un scénario. Certains préféreront voir de tout, passant en revue les grands classiques (conseillés par un professeur ou par certains ouvrages) comme les nouveaux blockbusters, d’autres ne regarderont que les films de tel genre ou de telle époque. Il n’est pas nécessaire d’avoir tout vu pour écrire – et j’étendrai cela également aux ouvrages traitant de l’écriture scénaristique, car il n’est pas non plus obligatoire de les avoir tous lus. En revanche, pour les dévoreurs de films et les accros aux séries (américaines notamment), il est bon d’éviter les erreurs qui vous sont directement inspirées par ceux-ci : les parents ne laissent pas forcément leurs adolescents sortir tous les soirs de la semaine jusqu’à pas d’heure ; en France une batte de baseball n’est pas un objet très courant ; les courses poursuite à 200km/h en plein centre-ville sont rares ; les jeunes ne sont pas habillés (coiffés et maquillés) comme des gravures de mode au lycée… Ces détails, qui peuvent paraître anecdotiques, sont susceptibles faire tiquer votre lecteur, car ils briseront la cohérence générale de l’intrigue. Si ces éléments semblent logiques, voire banales, dans une série ou un film américain, il faut penser à les adapter au lieu où se déroule votre intrigue, ainsi, bien évidemment, qu’à l’époque choisie pour planter votre décor[3]. Plus votre scénario est bien construit, riche en détails, avec une intrigue forte et des personnages profonds, plus votre lecteur remarquera ces petites failles. Sans qu’il s’agisse de fautes graves, elles pourront autant amuser le spectateur que l’irriter. Le risque le plus grand étant qu’il finisse par se lasser de ces éléments maladroits qui le font sortir de la narration.

De même, les actions de vos personnages, comme leur caractère ou détails physiques, doivent être crédibles et harmonieux. Si l’un d’entre eux est présenté comme étant colérique et capricieux, par exemple, il faut veiller à ce que ces traits se retrouvent et, au mieux, servent l’action une ou plusieurs fois. En effet, le lecteur (et spectateur) ne sera pas spécialement intéressé de savoir que le héros est gaucher si cela ne se voit pas ou ne sert pas dans le film. Il ne faut pas pour autant basculer dans l’effet pervers inverse, car étoffer un personnage de fiction à l’aide d’éléments précis contribue à lui apporter plus de profondeur et donner l’impression qu’il s’agit d’une véritable personne, avec des multiples facettes, des défauts et des qualités… Un personnage est également censé évoluer au fil de l’intrigue et changer : il y a l’évolution naturelle, si l’action se déroule sur plusieurs années, liée à l’âge, aux apprentissages de la vie ; il y a aussi l’évolution morale ou psychologique liée à ce qu’il apprend grâce à l’histoire, en résolvant les principaux conflits et en atteignant ses objectifs notamment. Certains scénaristes choisiront de mettre en scène un méchant (voleur, meurtrier…), qui le restera jusqu’au dénouement, ce qui n’exclue pas qu’il évolue au cours du récit (il peut faire l’apprentissage de la culpabilité, comme sombrer dans une folie meurtrière sans espoir de rédemption). L’écueil inverse, que l’on retrouve souvent dans les séries télévisées, est le changement presque total de personnalité d’un protagoniste, sans évolution progressive, entre une saison et la suivante, ou pire, d’un épisode à un autre ! Afin d’éviter ce genre d’erreur qui nuira beaucoup à la cohérence du récit et à la crédibilité du personnage (pouvant aller jusqu’à une impossibilité de s’identifier à lui pour le spectateur), il peut être bon de prendre note de tous les traits de caractère évoqués au cours de la narration, ainsi que des spécificités physiques, dans un carnet par exemple (bible des personnages), qui pourra être consulté et complété à tout moment et aidera l’auteur à garder un cap clair dans l’évolution de ses protagonistes.

En bref, si tous les choix peuvent en principe être justifiés par l’auteur, encore faut-il qu’ils soient conscients – ce qui n’est pas si évident que ça. Il peut arriver qu’un scénariste souhaite au départ que son protagoniste soit très rigoureux et méthodique, par exemple, puis qu’un passage le montre particulièrement brouillon et peu organisé. Soit le contexte le permet, à un moment donné, car il a connu une réelle évolution dans son comportement, soit c’est une incohérence et il faut trancher entre l’un et l’autre – le descriptif écrit du personnage peut alors être particulièrement utile. Idem en ce qui concerne le genre. On peut vouloir au départ écrire un drame, puis s’apercevoir qu’on est en train d’en faire une comédie (pour schématiser). Soit cela est facilement corrigeable en alliant dès le début les deux genres (comédie-dramatique) ou en les faisant glisser de l’un à l’autre intelligemment, soit un choix est nécessaire et donc un travail de réécriture est inévitable. C’est encore une fois les nombreuses relectures qui vont permettre de corriger ces petites erreurs très fréquentes.

Je ne le répèterais jamais assez : faites relire votre scénario !

 


[1] L’univers d’une dystopie dépeint étant imaginaire – bien que pouvant avoir comme point de départ une société humaine proche de la nôtre – des éléments fantastiques ou de science-fiction peuvent ainsi tout à fait côtoyer une intrigue dramatique ou policière, du moment que le film les présente comme étant « vrais » au sein de cet univers. C’est le cas des mutants dotés du don de précognition de Minority Report qui peuvent voir les crimes avant qu’ils ne se passent par exemple. C’est un fait donné par le film et sur lequel l’intrigue est basée.

[2] Évidemment, cela ne vaut que pour les associations de genres qui ne fonctionnent pas et non, par exemple, pour les comédies dramatiques ou encore les drames historiques qui sont des sous-genres communs.

[3] À moins que vous ayez décidé d’écrire une parodie de film américain ou une forme d’hommage. C’est le contexte qui déterminera la crédibilité de ces détails.


L’auteure

Marine Gral est membre du « comité de lecture de scénario » de l’association L’Accroche Scénaristes (Lyon) et de son Conseil d’Administration. Passionnée depuis toujours par le cinéma, elle est diplômée d’un Master Arts de l’écran et d’un Master professionnel en Coproduction internationale d’œuvres cinématographiques et audiovisuelles (Université de Strasbourg). Grâce à ses connaissances théoriques et pratiques (lecture de scénarios et analyse de films, rédaction et composition de dossiers de demande de subvention), elle souhaite tout particulièrement aider les scénaristes dans leur processus de création (relecture, réécriture, travail de script doctor), mais aussi les guider dans la composition de leur dossier de production.

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