Par Marine Gral, consultante scénario en région lyonnaise

La forme d’un scénario est un élément fixé par des règles précises, on l’a vu. Ces normes s’apprennent et s’utilisent, mais ne changent pas vraiment (sauf peut-être d’un court à un long métrage). On peut choisir de lire des ouvrages sur le sujet ou de s’auto-former, l’écriture de scénario étant traitée de nombreuses fois, que ce soit dans des manuels ou des tutoriels sur internet par exemple.

Qu’en est-il du fond ? Lorsqu’on commence à écrire un scénario, faut-il déjà avoir une histoire bien précise en tête, ou bien seulement une trame, un thème, un héros ? Chaque auteur travaille à sa façon, comme pour l’écriture littéraire, néanmoins, certains points restent importants à garder en tête, un scénario n’étant ni un roman, ni un conte, ni une nouvelle. Il est nécessaire, sinon indispensable, d’avoir une idée claire de ce que l’on souhaite raconter – un point qui, certes, peut paraître évident[1]. Pourtant, l’écueil que je constate dans de nombreux scénarios est souvent le même : l’auteur souhaite traiter d’un thème, qui lui est cher ou d’actualité, et construit une histoire autour de celui-ci[2]. Le thème prend alors souvent le pas sur le récit, devenu prétexte, tout comme les personnages, l’ensemble n’étant pas assez développé pour susciter l’intérêt, l’implication – voire l’attachement – du lecteur (et probablement du spectateur par la suite) car les enjeux abordés ne sont pas assez forts ou crédibles. Le thème, s’il est important et peut s’avérer une excellente base de travail, ne remplace pas une intrigue à la structure solide.

Le récit ne peut fonctionner – et donc captiver lecteurs et futurs spectateurs – que s’il possède assez d’épaisseur, un terme flou, mais qui s’explique par toutes les couches qui composent le récit en se superposant :

  • des péripéties et obstacles crédibles et en nombre suffisant ;
  • des personnages assez étoffés, pas seulement le ou les héros. Le développement des personnages dépend de leur nombre (héros, adversaires, personnages secondaires) et du format du scénario, court ou long métrage, longueur…
  • une structure claire (un début, un milieu, une fin). De manière classique, on place, au début du scénario, un élément déclencheur qui lance l’action et déclenche des conflits que le ou les personnages doivent chercher à résoudre (c’est leur(s) objectif(s)). Le milieu est, de fait, la partie la plus longue du scénario et contient les péripéties qui doivent s’enchainer de manière cohérente, tout en créant une montée en tension. La fin présente un dénouement qui peut être heureux ou malheureux et même partiel, si tous les objectifs du ou des personnages ne sont pas résolus (dans une fin ouverte) ;
  • un équilibre entre dialogues et didascalies, qui ne signifie pas qu’ils doivent être présents à part égale.

Ce mille-feuilles doit former un tout cohérent, clair et compréhensible, quel que soit le genre ou le ton choisi, c’est là le second écueil souvent constaté. En effet, un récit poétique aux accents lyriques et métaphoriques, de même qu’une histoire tortueuse de science-fiction avec de nombreux flashbacks, par exemple, doivent être, à l’écrit, exposés de manière linéaire, mis à plat, pour être accessibles et intelligibles à tous les lecteurs[3]. Voici un exemple : un personnage disparait (meurt, s’évapore, est enlevé, etc.). « Martin se retourne, Dimitri a disparu ». Le lecteur doit être informé des circonstances spécifiques de cette disparition, s’il y en a, par le scénario[4]. Si Dimitri a été enlevé par un vaisseau extra-terrestre en arrière-plan, le spectateur le verra à l’écran, bien que Martin puisse ne pas s’en apercevoir. En revanche, si le scénario présente une vision poétique de la mort de Dimitri, où son âme s’échappe de son corps qui s’évapore et donc, littéralement, disparaît de l’écran[5], il ne s’agit pas du tout de la même scène. Le lecteur doit connaître ces différences, sans quoi il pourra penser que Dimitri est parti et que son personnage n’intervient plus dans l’intrigue – ce qui peut n’avoir aucun sens ! C’est là toute la difficulté du récit scénaristique, puisque l’auteur doit songer, au moment de l’écriture, à décrire ce qui sera visible dans le futur cadre de l’écran, en même temps que la narration. Le genre, le style et le ton du futur film ne doivent, pas plus que le thème, l’emporter sur le but premier du scénario : raconter une histoire.

En résumé, la métaphore culinaire du mille-feuilles (facile, il est vrai) peut donc vous éclairer : il ne suffit pas d’avoir un seul ingrédient pour faire une recette. De même, un thème seul, c’est comme une plaquette de beurre, ce n’est pas très digeste ! Vous pouvez, si nécessaire, substituer certains éléments à d’autres, si le genre de votre futur film vous y contraint, c’est comme si vous faisiez un régime sans gluten, ne mettez pas de la farine de blé ! Parfois, un aspect particulier du scénario n’est pas compatible avec une structure classique, comme pour un film choral par exemple, où différentes histoires peuvent s’entremêler pour n’en former qu’une. En revanche, si les quantités et la façon d’incorporer les ingrédients ne sont pas respectées, la recette n’a que peu de chance d’être comestible : quelques personnages de bonne qualité, deux grands bols de péripéties, une pincée d’action, saupoudrer d’un thème, pourquoi pas, et bien étaler la pâte pour qu’elle ne se brise pas en mille morceaux et soit à la fois souple et solide. Deux tartes ne sont jamais identiques, même si on reprend les mêmes ingrédients, alors pour le reste, il faut laisser faire l’imagination !


[1] On n’évoquera pas, dans cet article, les particularités de certaines exceptions, comme le cas de l’adaptation par exemple.

[2] Le problème le plus courant est que l’auteur part de son thème, par exemple les migrants, dont il a envie de parler. Il met une situation anecdotique en scène, brodée à partir du thème. En cela, le thème est bien mis en valeur et central dans le scénario. Le récit sert donc uniquement à parler d’un thème – c’est un prétexte – mais ne l’aborde pas sous l’angle du cinéma, c’est-à-dire en racontant une histoire qui sera mise en image.  Dans ce cas, on peut se demander pourquoi le choix d’un scénario et pas d’un pamphlet politique par exemple.

[3] Les flashbacks doivent être signalés, les métaphores expliquées (ce que l’on peut aussi développer dans une note d’intention).

[4] Sauf, évidemment, si la disparation fait partie intégrante de l’intrigue et que le suspense est construit autour de ce mystère.

[5] Ce qui peut faire l’objet de plusieurs effets spéciaux visuels durant la post-production, mais que le scénario peut amorcer, ou à défaut, pallier par une explication concrète du phénomène : « une silhouette semblable à Dimitri s’élève depuis son corps dans les cieux, comme si son âme le quittait. Son corps, lui, disparaît et il ne reste plus rien de lui. Martin, qui lui tourne le dos, n’a rien vu. »


L’auteure

Marine Gral est membre du « comité de lecture de scénario » de l’association L’Accroche Scénaristes (Lyon) et de son Conseil d’Administration. Passionnée depuis toujours par le cinéma, elle est diplômée d’un Master Arts de l’écran et d’un Master professionnel en Coproduction internationale d’œuvres cinématographiques et audiovisuelles (Université de Strasbourg). Grâce à ses connaissances théoriques et pratiques (lecture de scénarios et analyse de films, rédaction et composition de dossiers de demande de subvention), elle souhaite tout particulièrement aider les scénaristes dans leur processus de création (relecture, réécriture, travail de script doctor), mais aussi les guider dans la composition de leur dossier de production.

 

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